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![]() Arts visuels "Roman Opalka: photographies" Tours, Centre de Création Contemporaine de Tours du 26 juin au 26 septembre 2004 En 1972, le plasticien Roman Opalka (né en 1931) décida d’intégrer à son Projet de vie, 1965 / 1-∞, œuvre comportant une série de nombres peints en blanc chaque jour sur des toiles au fond de plus en plus blanc, deux autres gestes artistiques: l’enregistrement des nombres peints à voix haute, et une photographie de son visage. Invariablement, il utilise le même cadrage, la même lumière, le même appareil photographique, porte le même type de chemise blanche et adopte une expression identique. « Cela afin de mémoriser une partie de mon changement physique et de son reflet psychique », écrit-il, « par ce que je nomme mon autoportrait, composé de milliers de photographies représentant des milliers de jours de travail, et qui constituent des sections d’observation fixées par un cliché, réalisées dans l’atelier, à la fin de chaque journée… » Durant l’été, le Centre de Création Contemporaine de Tours présente l’œuvre photographique de Roman Opalka, comportant notamment cette série de clichés. L’exposition est co-produite par les Rencontres photographiques d’Arles 2004.
Du mercredi au dimanche de 14 h à 18 h Responsables du projet Alain Julien-Laferrière, directeur du Centre de Création Contemporaine Centre de Création Contemporaine 55, rue Marcel Tribut, 37000 Tours Tél. 02 47 66 50 00 Roman Opalka, le temps fait son œuvre Pour représenter la durée de son existence jusqu'à sa mort, l'artiste conceptuel peint depuis 1965 des nombres sur des toiles numérotées et se prend chaque jour en photo. Ses autoportraits sont présentés à Tours. Le visage est allongé. Les pommettes sont hautes et les joues barrées verticalement. Les paupières tombent sur les pupilles. La bouche est résolument fermée. D'un autoportrait à l'autre, c'est la même pause, la même neutralité de l'expression. Entre la première et la dernière image, il s'est passé plus de trente ans : des rides sont apparues, se sont creusées, au cou surtout, et autour de la bouche. Les cheveux ont blanchi, se sont raréfiés. Ils n'encadrent plus le visage comme avant et se noient dans la blancheur du fond. Le portrait d'identité est devenu, malgré l'artiste - ou délibérément -, figure d'apparition, image iconique, plus que le constat de vieillissement, dont la valeur documentaire intéresse de plus en plus les scientifiques. Cela peut être vérifié au Centre de création contemporaine de Tours, qui expose une centaine d'autoportraits photographiques de Roman Opalka, associé au programme de Nova Polska, la saison polonaise en France. L'artiste conceptuel peint le temps. "Mon projet, c'est le projet d'un peintre pour peindre la durée de son existence jusqu'à sa propre fin, c'est-à-dire la mort. Si la mort n'est pas intégrée dans un projet comme le mien, le temps n'existe pas. J'allais dire bêtement que c'est grâce à la mort que le temps est là, qui passe, sinon le temps serait l'histoire d'une horloge." Car Opalka est peintre. Les photographies de son visage avec lesquelles il dit "sculpter le temps" sont venues s'inscrire logiquement en complément de sa "peinture du temps". "Chez moi, la tête, c'est un outil, une manière de mettre le diable dans la bouteille, de voir comment le temps sculpte cette image." "Mon obsession, c'était d'accumuler le temps le plus absolument possible, j'en suis venu à faire la photo de mon visage tous les jours dans les mêmes conditions. Au départ, je n'avais pas compris qu'il fallait que le cliché soit pris avec les mêmes repères, la même posture, la même chemise, le même éclairage."Opalka se coupe lui-même les cheveux pour garder la même longueur, la même coiffure. Un de ses cheveux accompagne la signature, au dos, de chacun des 200 autoportraits qu'il a décidé d'inscrire dans son œuvre, qui vaut aussi - l'artiste, évidemment le sait - par sa rareté. S'il le voulait, il pourrait en proposer des centaines sur le marché, puisque systématiquement, à la fin de chaque journée de travail dans l'atelier de Bazérac, dans l'Agenais, l'artiste prend un cliché de son visage devant le tableau en cours, qu'il nomme "Détail". Un "Détail" d'Opalka, c'est une tranche dans la suite des nombres que l'artiste a entrepris de peindre au pinceau, à l'infini, en commençant par le 1 (n'étant pas arrivé, précise-t-il, à l'idée de tableaux-comptés à partir du rien, le 0) en haut à gauche de chaque toile, et en finissant en bas à droite. Chaque "Détail" comporte environ 20 000 nombres. Comment l'idée de cette peinture des nombres a-t-elle pu germer ? Opalka aime raconter qu'il l'a trouvée en attendant sa femme dans un hôtel. Cette histoire de temps perdu transformé en peinture du temps est venue pimenter ce qui était déjà là, sous des formes moins radicales. C'était en 1965, à Varsovie, où Opalka avait grandi et fait des études d'art, avec, notamment, un des anciens champions de l'avant-garde polonaise, Wladyslaw Strzeminski, mort de faim au début des années 1950. Lui gagnait sa vie en faisant de la gravure. Puis il est venu s'installer en France, où il était né, et a continué à peindre la suite des nombres en blanc sur fond noir. Jusqu'à 1 000 000. Passé ce cap, en 1972, il a commencé à ajouter 1 % de blanc dans le fond de chaque nouvelle toile. Peu à peu, les tableaux ont blanchi, comme ses cheveux. Aujourd'hui, le fond est devenu si blanc qu'on ne distingue pratiquement plus les nombres. Lorsqu'il les peint, il se repère à la brillance de la peinture à l'acrylique, qui disparaît en séchant. Et au son. Car au fur et à mesure qu'il peint, il enregistre les nombres en polonais. (...) A ce jour, Opalka a réalisé 227 "Détails". Le 228e est sur le chevalet. Le 22 juillet, il était arrivé au nombre 5 486 028. Il aimerait aller au moins jusqu'au 7 777 777. "Après le fini diagonal haut gauche, bas droite, je commence tout de suite un autre détail, pour ne pas avoir de moment sans cette gravitation. C'est une petite angoisse. En vieillissant, les châssis sont un peu lourds, et j'ai peur de rater mon coup, parce que c'est la mort qui définit, par le non-fini, cette histoire." Avec le temps, il en fait moins. Au début, il avançait au rythme de sept "Détails" par an ; aujourd'hui, il en peint trois. L'écriture un peu penchée est devenue plus souple, moins carrée, sans pour autant se relâcher. Les alignements sont moins droits, et il peut y avoir des ratages. Mais pas de corrections, la logique implacable du programme ne le permet pas : "Il s'agit de temps irréversible, et je n'ai pas le droit de reprendre quelque chose qui a eu lieu, même une erreur." Chez ce spéculateur familier de Parménide, Heidegger et Bergson, on peut déceler une certaine autosatisfaction dans l'exposé de son concept et le parachèvement singulier de son œuvre. Il insiste, fort d'en avoir façonné le cours : "Il y a dans cette démarche un aspect éminemment logique et éthique, esthétique aussi, mais pas pour faire beau : pour faire vrai." Opalka n'est pas mécontent d'avoir, à sa façon, résolu le problème de l'achèvement de l'œuvre, qui l'a tracassé dès ses débuts de peintre. Il souligne "l'aspect faustien de cette histoire". "J'ai engagé la mort, cette conne, à travailler, pour avoir une définition de l'achèvement d'une œuvre. Elle a été là dès le départ lorsque j'ai posé le nombre 1." N'en a-t-il pas un peu marre de peindre les nombres ? Pas du tout. Il trouve le rituel jubilatoire. "On me soupçonne d'être constamment dans un sorte de piège, mais c'est faux. Je suis un des artistes les plus libérés qui soient sur cette terre. Je ne cherche pas, je ne cours pas, je fais ce que je veux. Je peins ma propre existence : c'est un extraordinaire confort, il faut le reconnaître ! Mais il y a dans cette égocentrisme délirant que j'évoque une forme d'altruisme, parce que dans ce que je raconte, il y a l'universalité." Geneviève Breerette, Le Monde, samedi 1er août 2004 |